Il chante … Elle danse … Je ne sais rien de la danse, rien de la chanson. Je sens bien que ce dont je me sers pour faire du théâtre n'est ni tout à fait accordé, ni tout à fait étranger… Mais pourquoi ? Comment ?
Mes forces mentales, intellectuelles, se tendent : comment travailler ? Sur la synthèse de nos trois univers, de nos trois techniques, de nos trois expressions ? Les différences ? Les points communs ? J'essaye de réfléchir à toute allure … Intuition immédiate qu'il ne faut pas se ressembler, surtout pas : ce que je ne sais pas, il faut continuer à l'ignorer.
Laisser le mystère d'une construction chorégraphique à Sylvie, d'une construction littéraire à Lionel …
Venant du théâtre, mon seul radeau, dans un premier temps, c'est le texte, alors je questionne : « qu'est ce qu'il veut dire ? » Je reçois des bribes de phrase en réponse, arrachées à la sphère émotionnelle de Lionel … Je vois bien qu'il n'y aura pas d'analyse …
Sans analyse, quelles intentions ? Sans intentions, quelles présences ?
Eux, sous mes yeux, ils ne se mélangent pas, de se confondent pas, n'analysent pas, ils cognent leurs corps, Lionel sait ce qu'il veut dire et il le dit dans les chansons écrites. Le témoignage qu'il veut apporter à cette grande catastrophe qu'est le sida est sensible, vécu, cela ne supporte pas les commentaires … Sylvie sait l'élan de son corps avec le chant qui s'élève …
Un grand travail instinctif est à l'œuvre. Cet instinct, matière première, rend hommage à la vie kidnappée par la maladie. Cet instinct fait taire les discours, les questions formelles : magnifique preuve de respect face à la tragédie, magnifique déclaration d'amour à l'amour …
Alors un grand silence se fait en moi, je crois voir un bout de ce mystère que l'on nomme : échange, partage, confiance, complicité. Et le silence amène l'évidence : ne s'occuper ni de l'un, ni de l'autre, se glisser entre les deux, c'est le vide, l'espace entre ces deux êtres qui me concerne.
Il faut simplement travailler la relation.
Comme au théâtre.
Ce fut une très belle expérience. Merci Lionel, merci Sylvie.Lionel Damei a gardé de sa natale Marseille ce refus des étiquettes. Ces chansons et son univers n'en finissent pas de se redéfinir au rythme des rencontres et des amitiés.
Pour écouter autant que pour voir, on le retrouvera à La Rampe aux côtés de la bondissante chorégraphe Sylvie Guillermin dans un pas de « deux » amicalement mis en scène par Chantal Morel. L'orchestration, assurée par les onze cordes des Musiciens du Louvre, portera ses paroles sur de superbes musiques de Laurent Jacquier. Excusez du peu.
Et il serait bien du style, le gaillard, à s'excuser du vent violent que sa voix susurre à l'oreille du spectateur envoûté. Pour le thème, une dédicace aux victimes du Sida, cette maladie qui a décimé sa génération, emportant au passage l'écrivain fétiche de son adolescence, Yves Navarre, auteur du Jardin d'Acclimatation et Ce sont Amis que Vent emporte. Lionel, pour incarner ses « dernières forces vitales », cherchait une « émotion dansée » ressentie devant plusieurs spectacles de Sylvie Guillermin. « Sylvie est mon double, l'homme traversé par des images fantomatiques, une émanation. »
Le clonage fonctionne à merveille : douleurs et merveilles, amour et compassion, colère et déchirements sont dépecés par le tourbillon nerveux et agité des violons, animés par deux corps furieux de ne pouvoir atteindre l'osmose. L'éclaircie, c'est la voix de Lionel Damei, un ciel bleu dans lequel passent des nuages textuels qu'on aimerait chasser par peur de se retrouver seul, face à soi et à la mort, en sortant de la salle. Inévitable.Il y a eu Jeanne et le garçon formidable , cette comédie musicale sur le Sida qui avait montré que cette tragédie de notre société contemporaine pouvait se dire en musique et en chansons. L'émotion était bien présente. La souffrance aussi. Mais restait un film, un grand film. L'Homme Traversé , qui a été présenté samedi soir au théâtre de Vienne, est également un spectacle musical sur le thème du Sida. Dans un style très différent, il réussit le même tour de force : proposer un excellent spectacle dont l'argument est cette maladie. Un véritable défi que tous, musiciens, interprètes, relèvent sans le moindre faux pas ni la moindre fausse note.
Construit comme un requiem, ce spectacle est empreint d'une réelle poésie. Poésie des mots écrits et chantés par Lionel Damei, qui sait jouer d'une voix souple et chaude, qui peut être très haute. On entend un cri dans une complainte, on perçoit la violence derrière la tendresse. La musique de Laurent Jacquier avec la présence sur scène de l'orchestre de chambre de Grenoble donne à ce spectacle épuré davantage qu'une épaisseur. La musique, dense et profonde, donne à l'ensemble du spectacle toute sa dimension, celle d'une tragédie. Le Sida bien sûr, mais beaucoup plus simplement sans doute la mort : celle qui est inhérente à l'amour. Ce n'est pas d'un fait de société dont il s'agit, mais d'un thème inscrit de toute éternité dans la vie des hommes.
Les mots de Lionel Damei et les gestes de Sylvie Guillermin ne se lisent qu'à la lumière de cette musique symphonique.
L'Homme Traversé n'est pas seulement un spectacle musical, c'est un spectacle dansé. Sylvie Guillermin propose une chorégraphie d'une très grande pureté. Le mouvement n'illustre pas la musique, il se confond avec elle. Le spectacle n'est qu'un pas de deux, de bout en bout, où Lionel Damei se déplace avec une grâce étonnante pour quelqu'un qui n'est pas danseur. Les corps se frôlent, se répondent, renvoient en permanence l'un à l'autre. Danse de la saison des amours ou danse avec la mort : un corps à corps avec l'existence en tous les cas. Jamais la chorégraphie ne semble plaquée ou encore superflue. Elle participe de et à l'énergie de spectacle pur, sobre et profond.